Choose life

Écrit en mars-avril 2017

Un texte qui traîne sur le bureau de mon ordi depuis presque dix ans. Je l'avais écrit d'une traite après avoir vu le film, qui m'avait mis une sacrée claque. C'est un besoin compulsif que j'avais ressenti à ce moment : écrire pour témoigner de mon expérience. Le temps de rentrer chez moi, je l'avais écrit au milieu de la nuit, entre quelque chose comme 23 h et 1 h-2 h du matin. J'y ai apporté ici quelques corrections.

Trainspotting est un film qui a marqué son temps. Sorti en 1996, il a fait de Danny Boyle, alors simple réalisateur prometteur, un des grands noms du cinéma anglo-saxon, voire du cinéma tout court (son huitième film, Slumdog Millionaire, sera oscarisé en 2009).

Tout projet de suite est un pari risqué. À une époque où réalisateurs et producteurs, plutôt que de prendre le risque d'écrire un véritable scénario original (Star Wars VII, c'est à toi que je pense), tablent sur un risque minimal avec du fanservice à la louche, l'annonce de Trainspotting 2 m'a laissé sceptique. Je le sentais vraiment moyen pour T2 (petit nom pour Trainspotting 2).

D'un côté, pas moyen de raconter une histoire originale. T2 repose sur ses personnages, pas sur un univers. Pas moyen de faire du spin-off ou d'autres conneries fantaisistes « méta ». D'autre part, difficile de ne pas tomber dans le fanservice bête et méchant, la référence à deux balles, le caméo poussif ou autre facilité débile.

Et pourtant, Danny Boyle, qui n'a décidément pas volé son succès, a réussi son pari.

Mais avant de parler de T2, revenons rapidement à son grand frère, Trainspotting.

Piqûre de rappel

Trainspotting, c'est l'Écosse de l'époque Thatcher, du néolibéralisme sans retenue (rien de neuf, en somme...) et l'histoire d'une poignée de jeunes paumés/camés/marginaux : David « Spud » Murphy, Simon « Sick Boy », Francis Begbie et Mark Renton, ou « Rent-boy ».

L'histoire nous est contée à travers les yeux de Rent-boy, chômeur d'une vingtaine d'années accro à l'héroïne qui, tantôt, essaie de décrocher (sans trop de conviction), tantôt, saute dans les ennuis à pieds joints (sans mauvais jeu de mots). Il nous raconte son quotidien de loser, ses (més)aventures – notamment avec les filles –, ses embrouilles diverses, et explique comment il choisit de se tirer de cette vie de paumé en trahissant ses amis (auxquels, finalement, il ne tenait pas tant que ça). Pour la faire simple, il se barre avec les 16 000 £ de bénéf' obtenus en ayant revendu de l'héroïne avec ses « potes », ne laissant qu'un quart du montant à Spud qui, dans le fond, n'est pas méchant (juste très, très con).

La voix off est le procédé narratif principal. Mark est très passif : il subit ses amis, ses addictions, sa relation de « couple » avec une lycéenne mineure délurée, sa libido aléatoire, et bien sûr ses désintoxications successives. Ce n'est qu'à la fin du film qu'il choisit « la vie », d'où le monologue culte d'ouverture et de fermeture du film, connu de tout cinéphile digne de ce nom :

https://www.youtube.com/watch?v=t0D4ekTODuA

Pour la faire courte, ce film est une véritable tuerie. L'histoire est délirante, ses personnages le sont tout autant, de même que la musique et certains plans hallucinés. Ce que font les protagonistes est absolument pété, et il n'y a aucun exemple à en tirer. Le coup de génie du film, c'est de parler d'un sujet grave (des fois que des gens se poseraient la question : non, être accro à l'héro n'est pas un bon plan) et de ses conséquences (sida, morts, sevrages difficiles, impact sur la vie des proches, …) au travers des yeux d'une bande de branleurs qui se marrent bien, garrot au bras. Ce décalage constant, mi-doux mi-amer, fait tout le sel de l'œuvre. Les protagonistes ne réalisent pas qu'ils traînent dans un milieu glauque. Vous, par contre, oui.

Ce film, dans le fond, c'est une tranche de vie, sans ancrage dans le passé, ni objectif fixé dans le futur. Le film s'arrête quand Mark se tire avec l'argent, choisissant d'avoir une vie…

Si je dois conseiller un film sur l'héroïne et ses ravages, le choix est fait. Basketball Diaries est sympa, mais moins marquant. Quant à Requiem for a Dream... S'il vous plaît, respectez-vous, regardez de vrais films, enfin ! Pas cette espèce d'hybride contre-nature né de l'union improbable entre Twilight et une campagne de prévention toute naze. Trainspotting vous fera rire aux éclats et passer un bon moment, mais vous mettra aussi quelques taquets bien sentis derrière la nuque, le genre à vous donner envie de mener une vie saine.

Retour sur le lieu du crime

T2 s'ouvre sur le retour de Rent-boy à Leith, banlieue miteuse d'Édimbourg, où il recroise Spud et Sick Boy, à la fois heureux et furieux de revoir celui qui leur a volé les bénéfices de leur vente de stupéfiants. Au même moment, Begbie s'évade de prison. Oh, et accessoirement, il rumine sa rancœur à l'encontre de Mark. Depuis vingt ans. Et l'enverrait bien six pieds sous terre, s'il pouvait.

Trigger Warning : cette critique risque de spoiler certains éléments de l'intrigue. Rien d'important, tout ce que je décris plus bas est dévoilé dans les quinze premières minutes du film. Mais si vous voulez vous « préserver », sautez directement à la conclusion !

Le film va tourner autour de ces « retrouvailles », et de toutes les formes qu'elles vont prendre : accolades fraternelles, bagarres de poivrots, tentative de meurtre dans un parking ou... ouverture d'une maison close.

L'idée, c'est celle de Sick Boy, toujours dans les plans foireux. Il a besoin de thunes et ses affaires de chantage ne marchent pas comme il voudrait, sa « gagneuse/copine » (avec qui il n'a pas de relations sexuelles) ne voulant plus se prêter au jeu. Et il doit impérativement lever des fonds. Mark, quant à lui, est au fond du gouffre : sa copine l'a abandonné après 15 ans de vie commune et sa boîte, en pleine fusion, le jette dehors car il n'a pas les compétences requises. Spud balance entre héroïne et envies suicidaires, sa femme et son fils ne voulant plus entendre parler de lui. Tous les trois vont se retrouver à taffer dans ce projet vaseux de maison close, Veronika (la « copine » de Simon) servant en quelque sorte de trait d'union entre eux.

Enfin, Begbie tente de reprendre une vie de famille « normale » suite à son évasion. Les événements l'amèneront à recroiser ses anciens « amis ».

Alors que T1 faisait dans la tranche de vie, T2 invite à un autre regard. Les personnages (et acteurs, ce sont les mêmes que dans T1 !) ont vieilli, changé. Et ils ont leurs fantômes avec eux. Ce ne sont plus des gamins, juste des quadras paumés traînant les boulets de leurs souvenirs passés et de leurs échecs présents.

Tous ont des rapports amoureux ou familiaux dysfonctionnels, complètement foireux. Ce thème, inexistant dans T1, occupe une place assez importante dans T2. Avant, ils s'en foutaient. Maintenant, ils ne sont plus seuls. Ils sont pris dans des relations pour le meilleur... et surtout le pire.

Autre thème central : la nostalgie. Pour nos quadras paumés, le passé a un goût de magie. Et même s'ils ont leur lot de regrets et de démons à assumer, ils ne peuvent s'empêcher de repenser à leur enfance et à leur adolescence, et de remuer tous ces souvenirs plus ou moins douteux qui les lient à jamais : le premier fix dans un parc public, cette fois où Begbie avait roué de coups un mec dans les toilettes d'un bar pour lui prendre son portefeuille, la fuite de Rent-boy avec les 16 000 £, …

Madeleine de Proust

Le présent de nos losers n'est rien, seul compte le passé. Ce passé insouciant où seule l'héroïne comptait. Ce passé est tellement présent que les protagonistes n'arrivent pas à parler d'eux-mêmes sans revenir sans cesse à l'« avant ».

J'ai lu plusieurs avis sur T2 avant d'écrire cette critique. De nombreux commentaires démolissent le personnage de Veronika, qualifié de plat et d'insipide, bien loin de la délurée et cynique Diane. Je ne suis pas d'accord.

Car Veronika, à qui Simon et Mark racontent (complètement bourrés) leurs histoires, leurs souvenirs, leurs colères et leurs tranches de rire, est justement la balise qui relie passé et présent. C'est grâce à la présence de Veronika dans la trame que la relation entre Sick Boy et Rent devient limpide : ils s'aiment et se haïssent à la fois. C'est de la bromance passionnelle ! Ce personnage se devait d'être lisse. Veronika, c'est un peu le « jeune » de 18-20 ans qui découvre T2 sans avoir vu T1.

La nostalgie des personnages est servie par une mise en scène toujours aussi réussie et un montage très bien pensé. Merci à Boyle d'avoir réussi le bon dosage de séquences et d'incrustations d'images de T1 dans T2, et d'avoir opté ici et là pour ce grain façon 8 mm donnant une photographie « rétro », nostalgique. Un peu comme de vieilles images d'archives.

Quand T2 revient sur le passé, c'est toujours à bon escient, pas pour faire plaisir à des cohortes de fanboys en leur jetant des références faciles à la tête (oui Star Wars, c'est encore à toi que je pense). On est dans le registre de la réminiscence, pas de la surenchère à outrance.

La musique, fix de nostalgie

Et puis, il y a la bande-son. Je ne vais pas gâcher le suspense, c'est à peu de choses près une repompe de celle de T1. Mais encore une fois, c'est bien fait, de manière subtile. Allez, un bête exemple : si vous avez vu T1, vous connaissez « Born Slippy .NUXX » :

https://www.youtube.com/watch?v=F_VbqvWRCkI

Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais ce morceau me fait toujours penser à T1. Les deux sont indissociables. Boyle le sait. Mais comme pour les images de T1, il l'utilise avec subtilité, en saupoudrant telle ou telle séquence nostalgique avec la ligne de basse, l'une ou l'autre note. Vous n'aurez jamais le morceau en tant que tel. Seulement son empreinte, son souvenir.

Nostalgie, nostalgie… tout ce petit monde a besoin de la musique pour se rattacher à ce passé tant regretté, pour tenir le coup. Des unionistes protestants réunis dans leur pub loyaliste chantant des hymnes anticatholiques (ah, la scène du « No more Catholics ! » improvisé par Rent et Sick Boy, ce grand moment de rigolade !) aux jeunes reprenant en chœur « Radio Ga Ga » de Queen lors d'une grosse soirée dans une boîte de nuit déjà vue dans T1, tout transpire la recherche d'un passé perdu, mais surtout idéalisé.

Cette question de la recherche du passé est centrale dans T2. La quête évoquée dans le film appartient-elle seulement à Rent-boy, Spud, Sick Boy et Begbie, ou reflète-t-elle plus généralement la volonté de notre société tout entière de retrouver un « paradis perdu » ? Cette recherche est-elle par ailleurs limitée à notre seule génération ? Ne s'agirait-il pas d'une quête perpétuelle ? J'entrouvre là la porte à des débats interminables et à des possibilités de branlette intellectuelle sans fin...

Faites-en ce que vous voulez.

Conclusion : Trainspotting 2, une suite qui ramène à son point de départ

Trainspotting 2 est très bon. Il est excellent. Ne fût-ce que pour l'humour et la mise en scène. Car le film est très drôle et, de manière générale, regorge d'idées sympa et originales, comme les SMS qui s'affichent à l'écran (joli contraste avec les séquences nostalgiques façon 8 mm).

Mais la drôlerie et la mise en scène font-elles pour autant un film culte ? La réponse est simple : non. T2 n'est pas culte. C'est une réflexion sur T1, et une invitation à le revoir.

Sa richesse relève de ses différents degrés de lecture. Au premier degré, il évoque un buddy movie invitant simplement à la détente. Au second degré, c'est un retour sur T1. Au troisième degré, c'est une réflexion sur le temps qui passe et sur la place de l'homme dans le monde.

T2 ne pouvait pas être aussi délirant, fantasque et pété que son grand frère, ça n'aurait pas collé. Les personnages ont leurs fardeaux, et doivent vivre avec. Oh, il reste des fulgurances très bien amenées, mais le film est globalement plus grave, « sérieux », solennel. Dans T2, pas de voix off. Mark ne subit plus, il agit. Il prend parfois (souvent) des décisions foireuses et incongrues, mais il n'est plus ce chômeur défoncé en permanence. Il a un bagage, un passé. Et même si au final tout le ramène vers la banlieue pourrie d'où il s'était extirpé, il n'est plus le Rent-boy de T1. C'est un homme entre deux âges. Avec un passé qui tantôt le hante, tantôt lui file le blues, mais plus un gamin.

Si T2 avait été un remake qui ne dit pas son nom (coucou Star Wars !), ç'aurait été un navet. Boyle l'a compris. Il nous a pondu une suite. Pas une suite qui s'inscrit dans la chronologie des événements, mais qui prend place dans le temps qui passe. Et toute l'astuce est là.

Ces deux films forment une paire indissociable : T2 ne sera jamais aussi délirant que T1, mais il vous permettra d'encore mieux apprécier T1, avec un message en toile de fond : Choose life !

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