Entre les lignes
Et nous y voici. Ce texte n'est pas le premier publié en tant que tel, mais le premier depuis la "mise en ligne officielle" de ce blog.
J'aimerais revenir dedans sur une réflexion de Charles Bukowski, qu'il fait dire à son double littéraire, Henry Chinaski, dans Factotum, journal quelque part entre l'autobiographie et la fiction, le récit d'un soi mis à distance :
“As we live we all get caught and torn by various traps. Writing can trap you. Some writers tend to write what has pleased their readers in the past. They hear accolades and believe them. There is only one final judge of writing, and that is the writer.”
Cette phrase résonne en moi chaque fois que je la relis : dans le fond, qu'est-ce qu'écrire ? Et surtout, pour qui, et pour quoi écrivons-nous ? J'écris depuis des années, que ce soit des travaux pour les études, pour créer, maintenir des liens, pour des contributions, pour partager mes opinions, mais aussi toute une constellation de petits textes qui jusque maintenant n'avaient pas vraiment trouvé de lecteurs, que je gardais contre moi, ne sachant pas où les déposer.
D'où ce blog, codé from scratch avec mes petites paluches (... et l'aide de l'IA : je suis assez rouillé en la matière), pour enfin partager, faire voir, faire lire. Me montrer, en somme.
Mais me montrer n'a jamais été une chose simple, la confiance en moi encore moins. Je pense pas être le plus à plaindre, mais les phrases façon "on a tous des failles de confiance", comme le fameux "tu sais, on est tous un peu autiste" (bah tiens, tant qu'à faire, autant poser ce sujet-là, j'y reviendrai en temps voulu) ont aussi la fâcheuse tendance à minimiser des vécus, les expériences de soi au monde et aux autres, chacune unique, qui se retrouvent alors renvoyées à une vague estimation statistique au doigt mouillé.
J'aime pas les projecteurs quand ils sont braqués sur moi, quand je m'y attends pas. Je suis ébloui, je ne vois plus rien. Comme un animal apeuré dans les phares d'une voiture. Mais je ne peux ni ne veux vivre dans des renfoncements glauques et obscurs.
Donc autant allumer la lumière d'où je suis. Non pas me faire éblouir, mais montrer, éclairer, moi-même, mon périmètre. Qu'il s'agisse de textes partagés après une mûre réflexion ou de manière plus impulsive, c'est ça qui va compter.
Et dans le fond, ce sera mon initiative. Je prétends pas être brillant ou éblouissant, mais je peux vivre avec ma propre lumière, sans être aveuglé par celle des autres. Tout ce que je fais ou dis ne trouve pas sa valeur fondamentale dans l'extérieur, mais dans l'intérieur. Je suis qui je suis, Exode 3.14. Non pas que je ne me sente plus pisser, mais cette phrase prononcée par l'Éternel à Moïse a aussi selon moi vocation à être une ligne de conduite pour nous.
Et vous voulez encore un peu d'hébreu pour la route ? Si on prend le texte hébreu, אֶהְיֶה אֲשֶׁר אֶהְיֶה, il y a une subtilité à ajouter : c'est une conjugaison à l'inaccompli, rien n'est fini, figé pour de bon. En français, on peut tenter de rendre l'idée en combinant un présent avec un futur simple : "Je suis qui je serai" : rien n'est déterminé d'avance, les possibles sont ouverts. Et en grec, les choses se décalent un peu avec la Septante nous plongeant non pas dans le futur, mais le présent de l'instant, Ἐγώ εἰμι ὁ ὤν, se traduisant par "Je suis l'Étant", avec un présent et un participe présent. Dit autrement, je suis un être en acte.
C'est mon action qui me définit, ici écrire. L'avis, la critique, le projecteur extérieur vient ensuite. Mais je ne vis pas pour lui. Je ne suis pas l'animal dans les phares de la voiture.
Et pour boucler avec Bukowski, je suis le juge principal de mon action, responsable de ce que je pose.